MARTHE, ANOREXIQUE

Suite 2

 

Résumé. Anorexique depuis l'âge de 13 ans, Marthe revient me voir en Octobre 2004, décidée à se supprimer. Je réussis à lui arracher un sursis de 3 mois, pendant lequel elle viendra régulièrement me voir. Elle n'accepte qu'une séance par semaine. Puis, un léger mieux la pousse à venir deux fois. Les douze premières séances sont décrites dans les deux dossiers précédents, accessibles dans le Menu.

Treizième séance.

Elle me confirme que le besoin de se balancer a pu être contrôlé, et qu'il lui a suffi de frotter ses pieds l'un contre l'autre pour le calmer. C'était bien la petite Marthe qui réclamait. Elle ne contrôle toujours pas son ego quand il veut 'bouffer', mais elle a réussi à faire certaines choses, qu'elle ne pouvait plus faire du tout, comme par exemple de la couture. Cela la raffermit dans son espoir d'aller mieux et dans son désir de continuer sur ce chemin difficile.

Elle me décrit alors ses crises de rage contre elle-même. "Je me suis bourrée de coup de poings, me suis tapé la tête contre les murs, et obligée à manger des choses dont je n'avais pas envie. Cela ne m'a pas autant désolée qu'avant. Je savais que ce n'était pas moi directement qui agissais. J'essayais de me souvenir de nos séances, mais je ne pouvais pas lui dire : Fous-moi la paix. J'ai vraiment l'impression qu'il se vengeait. En fait, je sens un certain désordre chez lui. Il a peur, parce qu'il perd du terrain. Mais je me suis fait des choses dont je ne suis pas fière. Par exemple, j'ai dormi sur le carrelage, au pied de mon lit. Il s'acharne, parce que bientôt, il sait qu'il ne pourra plus... Cela me peine quand même de voir que je n'ai pas pu le remettre à sa place. J'ai eu beaucoup de mal à le cacher. C'est un combat qui reste difficile. Je suis tellement accrochée à cette maladie, que, si je ne l'ai plus, je ne suis plus rien. En même temps, je le vois. Or, sa meilleure défense, c'est d'être invisible. Donc, je dirai que c'est presque bon signe, cette rage qu'il a en ce moment... Il se mobilise, parce qu'il perd le pouvoir.... Une fois, je me suis planté un couteau dans la cuisse. Je me suis auto-mutilée pendant des années. Toute cette violence...

- Je lui propose de voir une arme qui représente son propre ego, qui veut la blesser, la tuer. - Je vois le premier objet que j'ai pris et que j'ai retourné contre moi. C'était une roulette à patron, avec des dents très pointues, et je me la passais sur la poitrine, jusqu'au sang. J'avais peur des visites médicales, parce que le médecin allait remarquer les traces. J'avais 14 ans... Mais ça a commencé à 11 ans, en sixième. Je me griffais avec mes ongles... Elle réduit la roulette et l'écrase. Elle recommence l'opération, jusqu'à ce que l'objet ne réapparaisse plus. - Manger fait partie des supplices qu'il m'impose. Comment pourrais-je reconquérir le pouvoir dans ce domaine ? C'est ce qui me paraît le plus difficile.

Nous travaillons sur la sorcière jusqu'à ce qu'elle ne réapparaisse plus. Manifestement, il reste quelque chose qui la gêne. Je pense alors à l'ogre du Petit Poucet.

- Oui. je le vois tout de suite. Il a vraiment envie de me bouffer. Il se déchaîne. Il est ventripotant, moche, moche... Je crois que je suis le petit Poucet. C'est impressionnant. Je crains qu'il m'écrase, ou qu'il m'engloutisse. Je me sens très vulnérable. (Je lui rappelle qu'elle est la plus forte parce qu'elle sait ce que l'ogre représente. Elle n'a pas à avoir peur. Il suffit qu'elle se fasse confiance). - Il veut reprendre le pouvoir par la bouffe. Je peux essayer de marchander... Non, c'est une erreur... Il n'a pas de parole. Je prends un hélicoptère, et je crache le feu depuis le ciel au-dessus de lui. Il est comme une montagne. Je lui roussis les cheveux, je lui calcine la tête... La vitre me permet de voir tout ce que je fais. Je mets toute mon énergie, mon attention, ma concentration, dans le but que je veux atteindre. Je passe et repasse au-dessus de lui, jusqu'à ce que je le voie comme une montagne morte, aride. Je lui ai brûlé la cervelle. J'insiste. Oui, il est calciné, montagne pelée, spectacle de désolation, mais je ne suis pas désolée pour lui. Je veux grandir. Entre moi et je, il faut faire attention, comme vous dites. Je vois la petite Marthe. Elle est minuscule, mais elle est là. Oui, elle a un pouvoir certain. Elle est plus forte que l'ego, je le sens bien. Il y a une jeune femme en blanc, qui serre cette enfant contre elle.

- Est-ce une vierge à l'enfant ? Voyez le sens intérieur. Votre âme est vierge...

- Cela me fait du bien, ce que vous venez de dire. La souillure, ça me connaît, et d'entendre ça, vraiment, ça me fait du bien, un bien fou. Elles sont puissantes, ces images. Criantes de force, de lucidité, quand on peut les comprendre et les traduire. Je ne suis pas en train de vous dire que je suis une sainte... - Moi non plus, ce n'est pas ce que je veux dire. Vous êtes un être humain, et ce qui caractérise notre humanité, c'est l'amour et la conscience. Et cela peut prendre cette forme symbolique de la vierge à l'enfant. La femme, c'est vous adulte, et l'enfant, c'est vous aussi, c'est votre identité propre qui vient de naître, qui vous aime, et que vous aimez... Et dans cette relation, l'ego n'a aucune place.

- Oui, c'est mon identité propre, dans les deux sens du terme. J'ai l'impression de vivre un miracle. D'être au sein d'un miracle. Je me suis déjà surprise à le penser, mais en cet instant-même, je le ressens très fort. Vous vous rendez compte du cadeau de Noël que je reçois ? Que cela se fasse pendant cette période, ce n'est pas un hasard pour moi. J'ai le sens du détail. Je crois que mon inonscient s'en sert. Je ne suis plus dans le même état d'esprit qu'en entrant, tout à l'heure. J'ai de la compassion pour cette personne qui se débat en moi. Quand j'ai une crise de boulimie, je suis dans le règne animal. J'ai décrit l'image de la femme tenant dans ses bras cet enfant, sans me rendre compte que c'était la vierge à l'enfant. C'est vous qui l'avez dit. Moi, même si j'y avais pensé, je n'aurais pas osé...

Je connais ça. La plupart des gens sont tellement persuadés d'être indignes que cela leur ôte toute possibilité d'accéder à leur âme. C'est le résultat navrant de notre religion chrétienne... Je lui demande de visualiser la roulette à patron. Elle apparaît tout de suite, mais elle est minuscule, et Marthe s'en débarrasse très facilement, cette fois-ci. Puis, je m'attaque à l'autre vision.

"Voyez l'ogre, et dites-moi s'il a changé..." - A hauteur de mes yeux, je ne vois rien. Si je me rappelle qu'il a été là, je baisse les yeux et je vois un tas de cendres par terre. J'aimerais tellement pouvoir me permettre une fantaisie alimentaire sans le ressentir comme une obscénité..."

Je lui dis que cela sera notre travail, lors de la prochaine séance. Il faut revivre ces abus sexuels, et les guérir. Mais manifestement, à son regard, je vois qu'elle n'est pas encore prête, aujourd'hui, à les regarder en face, même dans le but de s'en délivrer.

Quatorzième séance.

- J'ai pris deux chocolats... et ensuite, catastrophe, je n'ai plus rien contrôlé... J'ai sangloté sans pouvoir m'arrêter. Alors que je maîtrisais très bien, pendant toute la journée qui a suivi notre séance. Je me sentais en paix, et j'étais très satisfaite de moi, jusqu'au réveillon de Noël. Et le 25 à midi, j'ai craqué. J'espère tellement ne pas déraper pour le 1er de l'an. Je veux reprendre les rênes.

Je lui fais remarquer qu'elle insiste sur le négatif, mais que le positif ne doit pas passer à la trappe. Elle a tenu plus d'une journée, sans se culpabiliser, c'est énorme. C'est un résultat extrêmement encourageant. Elle le reconnaît, car elle l'a vécu ainsi.

- Je suis décidée à revenir un jour avec cette information. "Je l'ai eu, j'ai été la plus forte..." Mais pour l'instant, je sens mon ego qui se déchaîne, et j'ai beaucoup de mal à faire la loi. Pourtant, vous avez vu mon manteau ? (C'est un joli manteau bleu, en peau retournée, fourrure à l'intérieur, juste ce qu'il faut pour cette période de froid, avec notre Mistral qui pénètre partout...) - C'est votre cadeau de Noël ? - Non, dit-elle. Je l'ai depuis plusieurs années, mais je ne le mettais pas, pour me punir, pour avoir froid, et c'est pourquoi je suis toujours venue avec mon imperméable. Et aujourd'hui, c'est une grande victoire. Je m'accorde le droit d'être chaudement couverte... Je m'accorde de vivre à l'endroit, plus à l'envers, comme d'habitude. Je m'éloigne de ce fonctionnement pour la première fois de ma vie. J'ai espoir d'avoir un jour accès à une alimentation joyeuse, spontanée, sans mal-être dès que je porte quelque chose à ma bouche... de ne plus jamais rentrer chez moi avec la décision de ne pas manger pendant huit jours... Vous savez, je peux voir un NON, qui barre mon horizon, mais je peux tout aussi bien voir un MANGE, encore plus dangereux. Là, c'est l'ogre qui a repris le dessus. Je ne veux plus être régentée par l'un ou par l'autre. Je veux être libre. Je veux pouvoir avancer sans ça, sans idée de suicide... J'y ai pensé, malgré tout... Je voudrais être plus sage, et je crois que je peux y arriver. J'ai une intelligence du coeur, qui va m'aider à accomplir cette transformation. Je ne suis pas qu'un tas de souillure, après tout...

Je ne pose pas de question, mais elle m'avouera quelques instants plus tard qu'elle a songé à se cacher dans son clic-clac, endroit où personne ne penserait à venir la chercher, pour se laisser mourir. - Je vois l'ogre. Il faut de nouveau l'hélicoptère pour en venir à bout. En levant la tête, je vois ses énormes doigts. Mais au moins, je ne suis pas lui. Pour grimper jusqu'à sa hauteur, il me faudrait un immeuble de 60 étages. Je choisis l'hélicoptère pour atteindre son énorme tête. Il a des cheveux frisés. Je n'ai pas d'états d'âme. Je le brûle. Avoir la foi, cela doit aider. (Je lui rappelle que la foi, c'est la confiance en soi. Cela suffit, si notre véritable identité est d'essence divine. C'est pourquoi, dans ce cas-là, nous sommes exaucés). - Oui, dit-elle, si Dieu est en nous, cela se comprend. Mais alors, l'Eglise se met le doigt dans l'oeil quand elle nous dit qu'on est d'indignes pécheurs, nés dans le péché...Bon, j'en reviens à l'ogre. Il tombe, petit à petit. Il se consume, jusqu'à devenir un gros tas de cendres par terre. Je continue à l'incendier, puis je prends un grand vent, qui souffle dessus et emporte tout.

Elle ouvre les yeux. J'interviens pour lui donner la valeur des deux symboles nouveaux contenus dans sa visualisation. Le Six (les 60 étages) parle de l'inconscience, et cette inconscience est celle des animaux. C'est pourquoi le 666 est le chiffre de la Bête, dans l'Apocalypse. L'être humain qui ne parvient pas à sortir de l'inconscience en ce qui concerne son ego et son comportement animal à l'intérieur de lui, cet être humain-là patine dans le Six, et son ego est le grand gagnant de l'histoire. En revanche, le vent, qui chasse les miasmes morbides (de l'ego) symbolise l'Esprit, la divinité, qui vient de lui donner un coup de main (ou plutôt un coup de vent). Elle me parle alors de son expérience pendant son suicide.

- J'en suis revenue avec d'autres paramètres que les paramètres terrestres. C'est pourquoi j'ai eu cette incroyable difficulté à revenir. Je ne le voulais pas, parce que l'autre dimension était tellement préférable. Mais je n'ai pas eu d'autre choix. J'étais repoussée. Mais j'avais conscience du sacré de la vie. Malheureusement, j'ai très vite été rattrapée par l'autre, les pensées ont disparu, et seules sont restées les sensations. Grande quiétude, aucune panique, voir les choses d'en haut... Mais mon corps me semblait trop étroit, comme un vêtement trop petit. Quand je l'ai réintégré, je me sentais étriquée. Sensation très, très pénible.

- Notre âme est notre seule identité véritable, et étant infinie, on peut comprendre qu'elle se trouve à l'étroit dans notre enveloppe charnelle. Pourtant, ce n'est pas le corps qui pose problème, car il est un serviteur humble et obéissant. C'est notre ego qui nous fait croire que nous devons le punir, le diaboliser, le frustrer, alors que lui seul est le vrai coupable.

Elle pose des questions sur l'ego et sa capacité à survivre au traitement que nous lui infligeons. - Que sait-il exactement ? A-t-il peur de mourir ? Je crois qu'il a peur, vraiment. J'ai l'impression de vivre un miracle. S'il n'était pas là, pourrais-je le vivre ? Finalement, c'est grâce à lui que nous sommes poussés à puiser dans notre espace divin, non ? Sachant qu'on cohabite avec l'ennemi, qu'au moins cela nous permette de découvrir, au profond de nous-mêmes, tout cet amour qui nous rend vainqueur. (Je l'encourage à parler, sachant qu'elle exprime des choses essentielles, et qu'il est important que ce soit elle qui les dise). Maintenant, j'ai peur de mourir, d'avoir un accident, qu'il m'arrive quelque chose. Quand j'ai une idée de suicide, cela me déplaît. Je veux être la plus forte. En fait, je viens de comprendre que ce n'est pas de prendre deux chocolats qui est de trop, c'est le discours de l'ego qui m'emporte ensuite, comme dans une cascade.

- Très bien. Voyez l'ogre, et jetez-le dans le torrent. - Oui. J'en ai marre. Je veux savoir qui je suis. Pourquoi dois-je passer par la nourriture pour contrôler l'ego ? - Ce pourrait être l'alcool, la drogue, le tabac... Elle comprend. "Travailler l'âme me rend mon corps, dit-elle, et travailler mon corps va me rendre mon âme... n'est-ce pas étrange ?"

Au moment de prendre rendez-vous, elle me demande de venir trois fois par semaine.

Quinzième séance.

- J'ai pris conscience que je mange très peu. Trop peu. Pas étonnant que je me lève la nuit pour manger. Il faut absolument que je m'accorde des rations plus raisonnables. Si je mange pour faire plaisir à mon entourage, lui par derrière, tout de suite, il me fait des reproches. Tu n'as pas été fichue de respecter ce que tu avais décidé. Cela me fout en l'air. Je ressens de la culpabilité. Il veut me faire croire que c'est moi qui décide, alors que c'est lui. Je le sais, maintenant, mais j'ai quand même l'impression que l'anorexie m'appartient. La boulimie, je suis d'accord, c'est lui, mais l'anorexie, c'est encore moi, pour l'instant. Si je déroge à ce que je crois avoir décidé, c'est l'apocalypse. C'est faussé dans ma tête. J'aimerais avoir la sagesse, la simplicité de manger ce que je veux chez moi, et de m'adapter à la nourriture des autres quand je suis chez eux. Je n'ai jamais eu de vie sociale à cause de ça. Ma vie tourne autour de l'alimentaire. Je ne suis préoccupée que par la nourriture. La grande victoire, c'est que j'arrive à le dire aujourd'hui. Je parle de l'ego, et à ma grande surprise, les gens me comprennent. Ma soeur, en particulier. Mais elle, je l'ai toujours ressentie comme un ange venu sur terre... J'ai dominé le problème du suicide. J'y pense moins. Ce n'est qu'un palier, mais il vaut mieux en être là que d'être encore sur la pente descendante... Je ne désespère pas... Je crois qu'il est possible de revenir de 30 années de dysfonctionnement alimentaire.

- C'est très bien. Vous êtes sur la bonne voie. Mais je tiens à vous rappeler que nous sommes tous des anges venus sur terre. Pour une raison très simple, c'est que l'ange est un symbole de l'âme (encore un autre) et que nous avons tous une âme. Le problème c'est que nous avons aussi un ego, et que celui-ci profite de l'ignorance où nous nous trouvons en ce qui concerne sa présence en nous, pour nous faire croire qu'il est notre véritable identité. Si chaque être humain savait cela, il pourrait beaucoup plus facilement laisser parler son 'ange', son âme... et notre humanité changerait de visage. (Je lui ai prêté les Conversations avec Dieu. Elle me semble prête à les lire). Elle reste pensive.

- Je n'avais jamais pensé que nous étions tous des anges venus sur terre. Je croyais que ce n'était que ma soeur...(Silence). J'ai fait appel à la petite fille, mais c'était difficile. Je n'arrivais pas à la voir. (Je lui propose d'appeler l'ogre). Il est dans un livre d'images. C'est époustouflant, de voir les choses avec cette précision. Le Petit Poucet est minuscule, à ses pieds. (Je lui demande d'inverser les proportions). C'est difficile... Je mets une bulle de bande dessinée. C'est moi qui t'ai mangé ! Le Petit Poucet est devenu du coup plus grand que celui qui est couché par terre. Voilà. J'ai compris le sens de l'histoire et je l'ai mis en pratique. J'ai gagné... Vous savez, je chante souvent des cantiques en conduisant, et depuis quelques jours, je ne prononce plus les paroles. "Je suis fort, fort, plus que vainqueur, par le sang de Jésus mon sauveur." Je ne sais pas pourquoi je vous dis ça, ça n'a aucun intérêt.

- Au contraire, c'est du plus grand intérêt... Le sang est un symbole de souffrance, lorsqu'il est versé. Dans votre cas, la souffrance, c'est celle de votre âme, votre ange, votre sauveur, votre véritable identité, Jésus à l'intérieur de vous. Et celui qui chante sa victoire, c'est votre ego. Le fait est qu'aujourd'hui, vous prenez le parti de votre âme, et du coup, vous cessez de chanter cette chanson où votre ego se gargarise d'être le plus fort parce que votre âme saigne. Il y a un double sens dans cette phrase, qui permet de comprendre pourquoi l'Eglise s'est laissé avoir par l'ego collectif, résultat de l'ego particulier de chaque être humain, qu'il soit prêtre ou simplement croyant. Vous êtes d'accord ? - Oui, dit-elle. J'ai compris... Pouvons-nous trouver une arme contre mon ego, dans le domaine alimentaire ?

- Appelez la petite Marthe. - Je suis un peu catastrophée. Elle se cache derrière les buissons. Elle n'est pas vraiment visible. Pourquoi l'ai-je vue si facilement les autres fois, et pas aujourd'hui ? Je ne veux pas que l'autre se serve de ce bébé pour me tromper. Il est trop rusé.

Cela me met sur la voie. Je pense que l'ego cherche à lui faire croire qu'il est la petite fille. Je lui exprime mon doute et je lui demande quelle image son inconscient lui envoie pour nous mettre sur la bonne piste.

- Un hamac. Les enfants de ma soeur se mettaient dedans et se faisaient tourner avec. C'est idiot. N'en parlons plus... - Au contraire, parlons-en. Cela a du sens, obligatoirement. Peut-être que cela signifie avoir le tournis, et ne plus rien contrôler ? Et bien sûr, dans ce cas, l'ego est derrière ce hamac.

- C'est époustouflant, dit-elle. Je vois la petite fille, ses yeux ne sont pas beaux. Ce sont des yeux de félin. Cette méthode est étonnante. Je ne voyais plus l'image, et quand j'appelais cette petite fille, je n'avais plus la sensation de bien-être. C'est incroyable. Là, elle revient, c'est bien elle, elle court au bord de la mer, sur ses petites jambes... Le décor est magnifique... - Ce décor, c'est vous, Marthe. C'est votre âme magnifique. - Alors, on peut être soi à travers un paysage ? - Oui, s'il est apaisant... - Je veux bien la faire grandir, mais je voudrais aussi la garder petite. Est-ce contradictoire ? Si elle grandit, ce ne sera pas nécessairement douloureux... C'est rigolo, je fais les questions et les réponses... Je la revois. Je veux rester connectée à elle. Quand je me prive, je la prive, mais je n'en ai pas vraiment conscience.

Je répète ce que j'ai déjà dit lors de la séance précédente. Cette fois-ci, j'ai l'impression de lâcher une bombe. - Votre corps n'est pas votre ennemi. - Là alors... Mon corps et moi, on est loin d'être réconciliés.

- Toutes les religions ont confondu le corps et l'ego. Notre corps est innocent, humble, obéissant. Nous en avons déjà parlé. Mais notre ego le diabolise pour détourner nos soupçons et éviter ainsi d'être reconnu comme le vrai coupable. - C'est probablement le noeud de mon incohérence alimentaire. Car c'est mon corps qui trinque le premier. C'est difficile à assimiler, ce que vous dites. Il faudra me le redire.

Je préfère passer par les images. - Vous allez essayer de visualiser trois images, comme si vous étiez triple. Vous avez votre corps, vous êtes votre âme, mais votre ego veut vous faire croire qu'il est votre identité. Voyez votre corps... - Oui... je le vois. - Voyez à côté votre ego. - Oui ! C'est un lynx ! - Parfait. Voyez maintenant la petite fille. - Oui. Elle est au bord de la plage... Le lynx court vers l'eau. Je n'ai même pas besoin d'utiliser le lance-flammes. Je lui ai juste fait front, et il a fui. Il s'éloigne dans l'eau, et il se noie...

- Très bien. Regardez la petite Marthe. A-t-elle changé ? - Je vais vous raconter un souvenir. Une nuit, j'ai quitté mon lit et je suis allée dans les toilettes pour me balancer et pour prier. J'avais une vingtaine d'années... C'était la première fois que je priais. Je parlais tout haut, et je me suis tout à coup rendu compte que c'était une prière. Alors je me suis levée et je me suis regardée dans la glace. Je me suis trouvée très belle. Une lumière irradiait de moi. J'étais magnifique. C'était quelque chose de chaud, de fort, d'enveloppant... Et c'est ce que je vois maintenant.... - Vous regardez votre âme. Le corps est l'écrin de notre âme. Lorsqu'on accueille celle-ci à l'intérieur, il devient beau, comme elle, car elle irradie tout naturellement de lui. Mais l'ego, lui, occupe une place indue, à laquelle il n'a pas droit parce qu'il est un animal, et c'est pour cela qu'en aucun cas, il ne peut reconnaître la beauté humaine, je veux dire celle qui nous rend humains. Ce qui est notre vraie nature. C'est lui qui est indigne, c'est lui qui est 'dans le péché', selon l'expression chrétienne, et il réussit généralement à nous faire croire que c'est nous. Si nous le croyons, nous sommes perdus...

- Je vais essayer de ne pas l'oublier. Ce qui me fait du bien, c'est qu'on peut regarder l'ego dans les yeux sans flancher, sans avoir peur. Et c'est lui, alors, qui cède le terrain...

Je lui fais remarquer que le lynx est allé se noyer dans la mer, ce qui était une de ses obsessions. - " Il voulait vous noyer, et finalement, c'est lui qui met ce projet en oeuvre, contre lui-même." Elle en est éberluée. Elle n'y avait pas pensé. - Mais c'est exactement ça, dit-elle... Et puisqu'on doit tirer parti de tout, savoir que l'ego est là, cela nous oblige à ne pas tomber dans la nonchalence.

- "Sans ce-que-je-ne-suis-pas, ce-que-je-suis n'est pas", affirme celui qui parle dans les CAD. Vous comprenez ce que cela signifie aujourd'hui. Sans votre ego, votre âme ne peut être ce qu'elle est. Il faut savoir ce que fait le premier pour pouvoir accéder à ce que veut l'autre, en toute conscience. C'est la règle de notre monde relatif. On ne peut avoir conscience de ce qui est beau, si on n'a pas à côté quelque chose qui est laid, afin d'établir une comparaison. Encore faut-il savoir que celui qui juge souvent, en nous, c'est l'ego, et que son jugement est faussé à la base, parce qu'en tant qu'animal, il n'a pas de conscience. C'est pourquoi il est si important de se connecter à notre véritable identité (notre âme), afin de lui donner le pouvoir de décider de ce qui est 'bon' pour nous. L'ego, lui, nous fera toujours choisir ce qui est bon pour lui, et donc mauvais pour nous, parce qu'inhumain par définition.

- Je n'ai jamais autant réalisé qu'aujourd'hui combien, pendant 20 ans d'anorexie, je me suis tuée à petit feu, par le manque. Il faut la bonne mesure. J'ai vraiment pris conscience. Si je ne mange pas, je prive cette enfant. Et cela, je ne le veux plus. Depuis peu, je viens ici, très volontiers. Je ressens un mieux-être que je n'aurais jamais cru possible, que je n'aurais même jamais pu imaginer.

Seizième séance.

Elle arrive, contente. Elle n'a pas eu de débordement alimentaire... "Je peux parler sans honte, librement, de la boulimie. Maintenant, je peux avouer les choses, les dénoncer. Je n'ai pas été qu'anorexique... Je vois clairement que, tous ces derniers temps, j'étais dans le moins, alors que je croyais sincèrement être dans le plus. Je m'en rends compte. J'ai pu m'acheter une viennoiserie à la boulangerie et je me suis régalée. Incroyable... Je me disais que la petite Marthe en avait besoin ! Je sens mon état d'esprit qui change. Je mange moins que les autres, plus lentement, mais ça ne me paraît plus insurmontable. J'ai beaucoup moins peur de manger et beaucoup moins honte de dire les choses. Je peux contrôler davantage. C'est très net.

Je suis très satisfaite et je le lui dis. C'est comme pour un alcoolique. Reconnaître sa maladie est le premier pas indispensable si on veut pouvoir en guérir. C'est également vrai pour tous les complexes, c'est-à-dire tout ce qu'on ne peut pas dire, tout ce qui est tabou. Or, justement, elle est gênée par quelque chose de très déplaisant, dont elle se passerait bien de me parler...

"J'ai fait un rêve éprouvant, dont j'ai honte. J'avais la sensation d'avoir un sexe d'homme, très lourd, qui pendait entre mes jambes. Et je me disais : Qu'ai-je fait ? Comment ai-je pu ?... J'ai trempé mon biscuit un peu partout. J'ai eu plein de femmes... Comment ai-je pu agir de la sorte ? Je me suis réveillée, très mal à l'aise d'avoir eu des pensées aussi bestiales, des pulsions aussi viles, aussi obscènes...

La mise en scène me fait sourire. Je savais qu'il fallait revenir sur ce qu'elle avait subi enfant de la part de son frère, et depuis deux séances, elle était d'accord pour en reparler, "mais pas aujourd'hui... la prochaine fois." Je m'étais dit que l'idéal serait que son inconscient lui envoie un rêve. Ce serait beaucoup plus simple, car cela signifierait qu'elle était prête, et de plus, nous n'aurions pas le choix. Il faudrait traiter le problème, ce qui se ferait automatiquement par la traduction. Et voilà qu'elle m'apportait ce rêve révélateur...

- L'expression que vous utilisez est très révélatrice. Un biscuit, en général, on le porte à la bouche. Le lien entre la fellation et la nourriture est ici criant. L'aviez-vous vu ? - Non, dit-elle, car en fait, je n'ai pas pu, pas voulu penser à ce rêve. Il était trop obscène, il me gênait infiniment. Mais c'est incroyable de vérité, en effet. C'est un faux-pli depuis toujours. Non. Cela a vraiment commencé à 14 ans. Ne pas manger pendant des journées entières... Mais ça ne s'est pas vu tout de suite. Ma mère a cru que c'était à cause du départ de ma soeur aînée, à laquelle j'étais très attachée... Je commence tout juste à pouvoir penser autrement. Le mot plaisir étant associé à la souillure, je l'ai banni de mon vocabulaire. Même dans d'autres contextes, comme le plaisir d'être en famille, d'écouter de la musique, de respirer des fleurs. C'est un mot que je ne peux pas prononcer...

Je reprends mon explication, car il est essentiel de mettre des mots sur tous les détails du rêve. - Le sexe d'homme, si lourd, pourrait être votre frère, mais il me semble qu'il est plus pertinent de le connecter à votre ego, qui a utilisé la situation pour usurper votre identité. Autrement dit, l'homme que vous êtes dans le rêve, ce n'est pas vous, c'est votre ego, auquel vous vous êtes identifiée, sans vous en rendre compte. Cela décrit l'immense pouvoir de l'ego qui, étant à l'intérieur de nous, est capable de nous faire croire ce qu'il veut... Quand il pense, il nous semble que ce sont nos pensées, puisqu'elles naissent dans notre cerveau. C'est pourquoi cela lui est tellement facile de vivre notre vie à notre place... Or, il a trempé son biscuit partout... Comment expliquez-vous cela, alors que vous n'avez pas eu, à ma connaissance, une vie sexuelle débridée ?

- C'est vrai, dit-elle. Elle a même été très réduite, presque inexistante... Mais alors, qu'est-ce que ça veut dire ? . - Eh bien, cela pourrait signifier qu'il a utilisé toute la nourriture, biscuit ou autre chose, pour alimenter son obscénité à lui, grâce à une translation entre la fellation et l'absorption des aliments. La confusion lui a permis de tremper son biscuit partout, effectivement, si on considère que l'alimentation est 'partout'... Cela justifie votre obsession de la nourriture, qui est directement connectée à son obscénité à lui. Est-ce que ça vous va ?

Cela lui va très bien, et elle se met à me donner des détails, sans avoir l'air d'en être réellement gênée. Le rêve a 'opéré'... Ce qui surgit, en revanche, c'est le terrible impact de ces abus sexuels sur son existence. "Je n'avais jamais réalisé à quel point mon frère m'avait pourri la vie. J'en ai la gorge serrée, j'ai envie de pleurer, ça me fait mal. J'ai toujours essayé de minimiser la chose. Je me disais que j'étais déjà mal avant ça, que j'avais déjà envie de mourir... donc, que ce n'était pas vraiment de sa faute...

Elle me dit des choses qu'elle avait toujours éludées. Elle développe en particulier le comportement de son père (seul homme de sa vie), qui n'était pas vraiment présent pour elle. - Les deux mois de crise que je viens de traverser l'ont fait descendre de son piedestal. C'est très bien ainsi. Je suis capable aujourd'hui de lui dire qu'il me fait suer... Elle s'interroge sur le fait qu'elle n'a aucun souvenir de la tendresse que ses parents lui manifestaient pourtant, paraît-il. Ils en ont parlé récemment, et elle s'étonne de n'avoir pour seul souvenir que le sentiment d'isolement et de solitude, au milieu d'un brouhaha. Je la laisse parler, et elle finit par trouver toute seule l'explication.

- Cette absence de souvenir me trouble... Est-ce parce que leur tendresse masquait leur manque de disponibilité ? Car je me souviens parfaitement de ma grand-mère qui, elle, était vraiment disponible pour moi. Je devais sentir que ce n'était pas vrai pour mes parents. Ils étaient sans doute trop débordés par les bêtises constantes de mes quatre grands frères. Est-ce la cause ?

Je pense que oui. Un enfant sent les choses et ne se trompe jamais, mais il n'a pas les mots pour le dire, ni la conscience. Seul, le ressenti reste. Elle vient de mettre le doigt dessus. Je lui propose de corriger son rêve. Elle doit devenir elle-même, et se débarrasser de cette apparence d'homme obscène imposée par son ego. Elle retrouve alors l'image de la jeune fille, rayonnante dans son joli peignoir. Ainsi pacifiée, elle développe le temps du silence (13 ans) puis des non-dits (toute la famille le savait mais personne n'en parlait). Depuis deux ans seulement, elle peut s'exprimer plus librement. Je lui demande de visualiser son frère.

- Je le vois très facilement, et je l'écrase sans problème. Mais il revient. Il rampe, le con ! Ce n'est pas lui. C'est mon ego. Je le reconnais. Il cherche à revenir insidieusement. Mais il tremble, et claque des dents. Je prends une hache. J'ai plaisir à le voir souffrir, se tortiller. J'y mets le temps qu'il faut. Je lui broie le crâne, consciencieusement. J'en fais du hachis parmentier, moi qui ai horreur de la viande. C'est un serpent. Il va se dessécher au soleil. Amour, lucidité, force. Ce sont les mots qui me viennent...

J'explique le symbolisme du soleil. - Le soleil extérieur nous réchauffe et nous éclaire. Le soleil intérieur symbolise l'Esprit, qui nous aime et nous donne la conscience, la lucidité, vis à vis de ce qui nous arrive et de ce que nous sommes. - Ce sont des mots importants pour moi. Je rappelle mon frère. Il est imposant, mais je le réduis sans difficulté. Je l'écrase sous mon pied. Voilà. Je le rappelle et il revient, tout plat, comme une feuille de papier. Je le fais brûler, souffle dessus. Parti... Si je le rappelle, je ne vois plus qu'un tas de cendres. Je fais intervenir la fureur des éléments pour me débarrasser de lui, comme ce qu'on voit à la télé en ce moment. Sauf que je nettoie tout et me refais un paysage non dévasté... Je marche le long de la mer, je joue avec les vagues, je surfe dessus... J'adore ça... - L'eau de votre inconscient est devenue votre compagnon de 'Je'... (Elle sourit, amusée par le jeu de mots).

- Ce qui est extraordinaire, dans vos propos, c'est que j'aurais été incapable de les dire, mais je sens chaque fois que c'est ma vérité. L'ego pourrait récupérer toute cette magie, mais il n'en a pas le pouvoir, et ça, c'est un miracle. Le vrai miracle, c'est d'être soi. Ce qui différencie l'homme de l'animal, ajoute-t-elle, je vais vous le dire. C'est le choix. On peut perpétuellement choisir, c'est ce qui est extraordinaire dans la vie.

- C'est notre liberté. On peut choisir de devenir Dieu, en devenant ce que nous sommes, c-à-d en manifestant notre humanité, mais pour cela, il est indispensable d'identifier notre ego, afin de pouvoir nous différencier de lui et lui ôter le pouvoir de nous faire agir comme lui.

- Il faudra qu'on en reparle. Donc, mon frangin n'est plus là. Je joue avec les vagues, avec la mer, mon compagnon de je. J'en ai fini d'être massacrée, saccagée. C'est extraordinaire que vous ayez le pouvoir d'empêcher l'ego de revenir. - Ce n'est pas moi, Marthe. C'est vous. Moi, je ne peux rien faire, si vous ne le voulez pas. - Oui... C'est encore timide, je ne peux pas vraiment dire aujourd'hui : 'Je t'aime, la vie...' Mais peut-être que demain....

Nous sommes presque au terme des trois mois qu'elle s'est donnés. Son état d'esprit est radicalement différent. Il est évident que, cette fois, elle ne va pas abandonner en cours de route. La raison en est simple. Elle a goûté à autre chose, de l'ordre du bien-être, de la paix intérieure, et elle sait maintenant que ça existe. Son but, par conséquent, c'est d'explorer ce nouvel état. Je pense qu'elle ne lâchera plus, qu'elle ne se trahira pas. Il lui reste un grand chemin à accomplir, mais la guérison est au bout, cette fois-ci.

Voici le message qu'elle souhaite adresser à tous les lecteurs de ce dossier. "Cette possibilité de sortir de votre labyrinthe personnel, vous l'avez aussi. Le pouvoir de dompter l'ego, cet ennemi intérieur, afin de reconquérir votre vie, vous appartient également... Bonne route à vous qui avez lu mon histoire." Marthe.

La partie semble gagnée. J'y crois. Elle aussi...

La suite va nous montrer que ce n'est pas si simple. (dernier dossier le mois prochain)

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